Aujourd’hui, je vous parle de Daniel.
Daniel est un homme alcoolique, mythomane, violent et drogué. Il était le sugar daddy de ma mère ; ils avaient 18 ans de différence. Daniel, je ne le considère pas comme mon père, mais bien comme un géniteur, et je vous explique pourquoi.
En fait, un père, selon ma définition, est une personne bienveillante envers son enfant : quelqu’un qui l’encourage dans tout ce qu’il fait, dans ses rêves, réalistes ou non, qui le console quand il est triste, qui est présent, qui l’aide à grandir et à évoluer, qui l’éduque du mieux qu’il peut, avec ses connaissances. Bref, je ne dis pas qu’un père doit être parfait, mais simplement qu’il fait de son mieux.
Mais lui… il était violent : coups de ceinture dans le dos de ses enfants, claques derrière la tête, lancer un enfant en bas des escaliers, pousser un enfant violemment contre un mur, insultes répétées, absences répétées, dénigrement sans scrupule.
Vous comprenez que vivre dans cette atmosphère ne favorise ni la confiance en soi, ni un bon développement scolaire, et encore moins les relations amicales. J’étais donc seule avec ma sœur et mon frère. Heureusement, nous avons la même vision des choses et nous sommes très proches.
Vous vous demandez sûrement comment ça a commencé. Son agressivité n’était pas présente avant ma naissance. Il était bien, sans drogue ni alcool. Il travaillait beaucoup : il avait sa compagnie de carrossier, une entreprise populaire dans notre village, un peu comme Fix Auto.
Tout a commencé quand son père a été diagnostiqué d’un cancer du poumon, alors que ma mère était enceinte de ma sœur. Il était très proche de son père et cela l’a énormément affecté. Son père est décédé 24 heures avant ma naissance.
À cette époque, dans les années 90, on ne connaissait pas le sexe du bébé à l’avance. C’était une surprise. Lui s’attendait à avoir un garçon, ce qui, selon lui, l’aurait aidé à traverser son deuil. Il me disait souvent :
« Je t’aurais mieux aimée si tu avais été un garçon, parce que les filles sont stupides. »
Oui… très glorieux.
Après 24 heures à la maternité, il devait venir chercher ma mère pour le retour à la maison, mais il refusait, disant que nous étions des traîtres. Ce sont donc mes grands-parents qui sont venus nous chercher. Dans sa colère, qu’il était incapable de gérer, il a décidé de peinturer à l’huile toute la maison en plein mois de février. Vous comprenez qu’un nouveau-né ne peut pas vivre dans ces conditions ; j’ai donc passé mes premières semaines chez mes grands-parents.
C’est fou de se dire qu’une personne peut sombrer aussi rapidement. Plus les années passaient, plus il devenait étrange. Il n’était presque jamais présent. Quand il l’était, c’était souvent le dimanche soir au souper. Si tu avais le malheur de parler, ton repas s’envolait sur le mur et tu étais privé de souper, de bain et de jeux : directement dans ta chambre pour dormir. Et si tu te levais pour aller aux toilettes, ça allait encore plus mal. Tout dépendait de son humeur.
Il fallait être silencieux, presque ne pas exister. Avec le temps, j’ai compris que j’étais souvent la cible, même lorsque je n’avais rien fait. J’entendais souvent :
« Personne ne t’aime. Je voulais une fille et un garçon, et toi tu t’es imposée ici. Personne ne voulait de toi. »
Je recevais des coups de ceinture, et plus je pleurais, plus ça continuait. Le reste de la semaine, il travaillait tard dans son atelier. Nous ne le voyions presque pas. Ma mère venait ensuite nous consoler, disant qu’il n’allait pas bien et qu’il fallait lui pardonner. Mais elle ne s’opposait jamais à lui. Elle ne nous défendait pas.
Les années ont passé et j’ai grandi dans la peur. Peu d’amis, impossibilité d’en inviter à la maison. Nous vivions en campagne, loin de tout. Ma santé mentale allait tellement mal que j’avais un ami imaginaire, présent uniquement à la maison. L’extérieur était ma seule safe place.
J’ai doublé ma quatrième année, faute de concentration. Aujourd’hui, je sais que j’ai un TDAH et une dyslexie-dysorthographie, mais à l’époque, on disait simplement que je manquais d’intérêt.
Quand mon père a appris que je doublais ma quatrième année, il m’a dit :
« Viens, je veux te montrer quelque chose. »
Je l’ai suivi sans poser de questions. Nous sommes montés au deuxième étage. Arrivée en haut des escaliers, je n’ai pas eu le temps de comprendre ce qui se passait. Il m’a poussée.
J’ai déboulé les marches à toute vitesse. Je me cognais partout, la tête, les bras, le corps. La douleur était vive, immédiate. Je suis restée au sol, incapable de me relever correctement.
Je me suis fracturé le coude en tombant. Pourtant, on disait que j’exagérais. Ma mère est venue me voir dans mon lit pendant que je pleurais. Elle répétait qu’il n’y avait rien de grave, qu’on ne voyait rien. Elle essayait de plier et de déplier mon bras pendant que je hurlais de douleur, et me disait d’arrêter d’exagérer.
J’ai passé la nuit comme ça.
Le lendemain matin, mon bras était enflé, bleu, presque impossible à bouger. C’est seulement là qu’ils ont décidé de m’amener à l’hôpital. Quand on a demandé ce qui s’était passé, ma mère a répondu que j’étais tombée dans les escaliers. Les médecins l’ont crue. Moi, je n’ai rien dit. J’avais trop peur.
J’ai passé quatre mois dans le plâtre. Et je devais dire à tout le monde que ce n’était qu’un accident.
À 12 ans, j’avais compris que ce que je vivais n’était pas normal.
Je commençais à avoir plus d’amis, j’allais bientôt entrer au secondaire, et j’avais assez de conscience pour savoir que ce climat n’était pas sain. Alors j’ai commencé à confronter mon père.
Très mauvaise idée.
Un soir, encore une histoire de télécommande. Il accusait, comme toujours, sans preuve. Les coups pleuvaient jusqu’à ce que quelqu’un avoue ou que la télécommande réapparaisse. Cette fois-là, je l’avais gardée dans mes mains. Je me suis dit que j’allais lui montrer que ce n’était pas toujours à moi de subir.
Quand il est arrivé et a exigé la télécommande, je me suis levée et je lui ai dit :
« Sinon quoi ? Tu vas encore nous frapper ? »
Il m’a regardée, furieux.
« Tu oses me défier ? »
Je lui ai lancé la télécommande au visage et je suis partie en courant dans ma chambre. J’ai poussé un meuble devant la porte. Derrière, je tremblais, mais je n’ouvrais pas. Je lui ai crié que j’en avais assez, que j’étais sa fille et qu’il devait me respecter.
Puis j’ai entendu le bruit.
Il a défoncé la porte avec une hache.
Je n’ai pas compris tout de suite ce qui se passait. Je savais seulement que j’avais mal et que j’avais peur. Il m’avait frapper avec sa hache. Après ça, j’ai passé l’été avec les deux bras dans le plâtre. J’avais besoin d’aide pour tout. Même pour manger.
À l’hôpital, encore une fois, on a menti.
On a dit que j’étais tombée d’un trampoline.
C’était crédible. Alors personne n’a posé de questions.
J’avais 15 ans.
C’était un soir de juillet. Je revenais de mon travail d’été comme animatrice dans un camp de jour. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était le mien. Ce soir-là, j’étais rentrée plus tard à cause d’une réunion, alors c’est ma mère qui est venue me chercher.
Quand on est arrivées à la maison, Daniel était déjà ivre.
Très ivre.
On n’avait même pas fini d’entrer qu’il a crié du salon :
« Hé, femme, apporte-moi une bière. »
Ma mère a répondu calmement qu’elle allait commencer le souper.
Il a haussé le ton, plus fort, plus sec :
« Apporte-moi une bière et ferme ta gueule. »
Elle s’est levée pour obéir.
Je me suis interposée. Je lui ai dit non. Qu’il était capable de se lever, de se servir lui-même. Qu’il nous répétait toujours ça quand nous demandions quelque chose.
Ma mère et moi avons commencé à préparer le souper.
Il s’est levé brusquement. Il est entré dans la cuisine, s’est approché d’elle, et a commencé à l’insulter. Sa voix montait. Son poing aussi.
C’était la première fois que je voyais ça.
J’étais en train de couper des légumes. Sans réfléchir, j’ai pointé le couteau vers lui. Je l’ai repoussé et je lui ai dit :
« Si tu touches à ma mère, je te tue. »
Ma sœur, figée par la peur, a pris son téléphone et a appelé le 911.
Quand Daniel a vu le couteau, il s’est calmé d’un coup. Il est allé se chercher une bière, s’est assis dans son fauteuil et n’a plus parlé. Quelques minutes plus tard, on a entendu frapper violemment à la porte.
La police était là.
J’avais peur. Je me disais que j’allais finir en centre pour mineurs, que j’étais allée trop loin. Mais ma sœur a tout expliqué. Les policiers ont compris. Ils ont vu qu’il était intoxiqué.
Ils ont demandé à ma mère si elle voulait quitter la maison avec ses enfants.
Elle a dit oui.
Ma sœur est partie chez son copain.
Mon frère et moi sommes allés chez mes grands-parents avec ma mère.
Ce soir-là, mes parents se sont séparés.
C’était la dernière fois que j’ai vécu sous son toit.
Je ne l’ai plus revu. Peu de temps après, je suis tombée en dépression majeure. Puis il y a eu l’accident de voiture où j’ai perdu mes trois amis. J’étais la seule survivante. J’ai été hospitalisée pour tentative de suicide.
Après cinq ans de thérapie, à 20 ans, j’ai décidé d’aller à sa rencontre.
Je ne voulais ni excuses, ni câlin, ni conflit. Je voulais comprendre. Je voulais parler.
Un matin, je me suis levée en me disant : c’est aujourd’hui.
Je suis arrivée devant chez lui. Je suis restée là, immobile, pendant vingt à trente minutes. Les mains moites. Le cœur qui battait trop vite. Je me demandais si je devais cogner ou repartir.
Finalement, j’ai pris mon courage à deux mains.
J’ai frappé une fois.
Puis deux.
Puis trois.
Personne.
Je me suis retournée pour partir, et c’est là qu’il a ouvert la porte.
Il était mal habillé, un café à la main. Il m’a crié :
« Qu’est-ce que tu veux ? »
Je me suis approchée et j’ai dit calmement :
« Bonjour Daniel. Je suis ta fille, Eve. Est-ce qu’on peut discuter ? »
Il s’est avancé vers moi, le visage en colère, et m’a répondu sèchement en postillonnant :
« Tu te prends pour qui de venir sonner chez nous en disant que t’es ma fille ? J’ai une fille et un garçon. T’es pas ma fille. Décrisse d’ici, c’est une propriété privée. »
La porte a claqué.
Je suis restée figée. Je ne comprenais pas ce qui venait de se passer. Ce scénario-là, je ne l’avais jamais imaginé. En partant, je l’ai vu à la fenêtre, téléphone à l’oreille. J’ai pensé : il appelle vraiment la police…
C’était la dernière fois que je le voyais volontairement.
Quand j’ai appris que j’étais enceinte de Léonie, j’étais heureuse. Vraiment heureuse.
Lors de mon premier rendez-vous de suivi, mon médecin a ouvert mon dossier, a froncé les sourcils, puis m’a regardée.
« Il y a une note ici… Il est écrit que votre père serait hémophile. »
Je l’ai regardée, complètement perdue.
Hémophile. Je ne savais même pas ce que ça voulait dire. Encore moins pourquoi cette information se trouvait dans mon dossier.
On m’a demandé si je le savais, si j’étais encore en contact avec lui. J’ai répondu non. Je ne l’avais pas vu depuis des années. Je n’avais ni son adresse ni son numéro. Je ne voulais pas demander à mon frère ou à ma sœur de le contacter pour moi. Je ne voulais pas qu’il revienne dans ma vie, même indirectement.
Alors les tests ont commencé.
Des prises de sang. Des rendez-vous. Des spécialistes. On voulait savoir si j’étais porteuse, quels risques mon bébé pouvait avoir. On m’a expliqué que si c’était un garçon et qu’il était porteur, les conséquences pouvaient être graves. Très graves. Si c’était une fille, il n’y aurait aucun problème.
À l’échographie de 20 semaines, on nous a annoncé que c’était une fille.
Le stress est tombé d’un coup. Mais une question restait : pourquoi ce mensonge ? D’où ça sortait ?
J’en ai parlé à ma sœur. Elle n’avait jamais entendu parler de ça. Daniel n’allait jamais à l’hôpital, il en avait peur. Si cette maladie avait été réelle, il aurait été suivi depuis longtemps. Rien ne collait.
Quelques jours plus tard, mon frère nous a écrit pour dire que Daniel devait se faire opérer de la hanche après une fracture. J’ai alors appelé à Sainte-Justine pour donner l’information. Les médecins ont réussi à le retracer et à faire les tests nécessaires.
Résultat : non porteur de l’hémophilie.
Encore un mensonge.
Même absent, même éloigné, il continuait à avoir un impact sur ma vie.
Même au moment où je créais la mienne.
Vous imaginez… Léonie aurait pu ne jamais exister!
Quelques semaines plus tard, la mère de Daniel est décédée.
J’étais très proche d’elle. Malgré tout ce que j’avais vécu, je ne pouvais pas ne pas être là. Je suis donc allée aux funérailles.
Daniel était présent, entouré de toute la famille. Personne ne savait que j’étais enceinte. Ni ma sœur ni mon frère ne lui avaient dit. Je préférais que ça reste ainsi.
Après la cérémonie, il y avait un buffet. Les gens discutaient à voix basse, se recueillaient, se saluaient. Charles était à mes côtés. Il me regardait souvent et me demandait doucement si ça allait. Il voyait bien que j’étais tendue, que j’avais peur que Daniel vienne me parler.
Et il est venu.
Il s’est approché de nous et a commencé à poser des questions banales : comment j’allais, où j’habitais, ce que je faisais dans la vie. Je répondais calmement, poliment, comme si nous étions une famille normale. Comme si rien ne s’était jamais passé.
Puis il m’a regardée et il a dit :
« Je suis fier de ce que tu es devenue. »
Je l’ai regardé à mon tour et j’ai répondu, sans élever la voix, avec un léger sourire :
« Ce n’est certainement pas grâce à toi. »
Charles m’a donné un petit coup de coude en s’eclaissisant la voix j’ai rien dit et on s’est éclipsés du buffet.
C’est la dernière fois que j’ai entendu ses absurdités.
Voilà.
Maintenant, vous connaissez Daniel.
Et vous, avez-vous vécu des conflits familiaux avec vos parents, vos frères ou vos sœurs ?
Dites-nous tout en commentaire.
Eve ❤️